Un chérubin sans embonpoint

À votre petit coeur tout tendre en ce beau dimanche matin, j’offre ces quelques lignes.

J’espère que le petit chou saura vous faire fondre.


Extrait

Des chuchotements sous nos fenêtres, mêlés de piaillements de joie, interrompirent le doux rythme de mes ronflements. À moitié. Ceci dura une minute ou une heure, je n’en avais pas la moindre idée, mon esprit voguait encore dans les brumes du sommeil. Ce dont je fus certaine, c’était que la sirène d’alarme qui avait résonné dans mon rêve n’était autre que celle qui venait de réveiller mes amis, tout l’orphelinat et probablement le quartier entier… Les cris aigus et perçants d’un bébé mécontent.

Hagarde, je compris qu’il s’agissait là d’une réponse ironique à ma question de la veille. J’avais souhaité en voir, eh bien j’étais servie. Celui-là remplacerait aisément, à lui seul, une garderie.

Exaspérée et somnolente, je me reprochai de l’avoir attiré, lui et tout le vacarme qu’il alimenterait. Ne m’en veuillez pas, je ne suis pas méchante. J’ai même désiré en avoir, du temps où je croyais encore au bonheur. Je n’ai pas reçu cette grâce. Peut-être ne la méritais-je pas ! Toujours est-il que je n’ai jamais compris, jusqu’à ce jour, comment des corps si minuscules pouvaient contenir tant de décibels.

La sirène redoubla d’intensité et acheva de me réveiller. Les scouts grommelèrent et se rendormirent. Je bondis hors de mon lit, accourus, les pieds nus et me retrouvai face au plus époustouflant miracle de la nature.

Il était enveloppé dans des haillons dont la saleté n’avait de rivale que leur puanteur. Il hurlait de toutes ses forces et agitait vigoureusement ses poings serrés et ses petits pieds de chérubin dont il n’avait guère l’embonpoint. Son visage était si crasseux que des croûtes de boue sèche lui collaient les paupières, limitaient sa vue et entachaient peut-être à vie, qui sait, sa vision de ce monde. Se souviendrait-il qu’il l’avait accueilli comme un indigent ? À ce moment-là, il semblait en être bien conscient.

Les dames tentaient de le rassurer, mais il était demeuré imperturbable dans sa résolution de partager son opinion sur ces hostilités. Maintenant qu’il avait trouvé des oreilles attentives et des yeux compatissants, c’était le moment de hurler son chagrin, sa colère, son désarroi. Je restai plantée là à contempler la scène en essayant d’imaginer ce qu’il avait dû souffrir avant d’avoir été abandonné devant cette barrière.

Sans trop oser m’approcher. J’étais totalement désemparée. Mes notions de soins d’un enfant remontaient à l’époque où j’en étais une. Je ne les touchais jamais. Je craignais toujours de les tenir trop fort, pas assez fort, de les faire tomber… Ils me stressaient au plus haut point. Je les adorais, mais à distance. C’était l’une de ces occasions où l’amour et la peur arrivent à cohabiter sans heurts. Ainsi, j’avais réussi, toute ma vie, à les éviter.

Ce n’était guère un exploit, je suis fille unique, et dans mon métier, ce n’était point un requis. Laissez-moi aussi vous apprendre que, dans ma culture, on ne pose pas sa main sur les enfants des inconnus. Les parents n’apprécient nullement ce geste qui peut entraîner des conséquences désastreuses. Car, d’après nos croyances, il serait possible de voler l’âme d’un môme rien qu’en le touchant. Alors, si, par le plus pur des hasards, il arrivait malheur à un lutin que vous avez pris dans vos bras ou dont vous avez caressé ne serait-ce que la tête, il y aurait de fortes chances que vous payiez ce « geste regrettable » de votre vie ! Comprenez donc qu’élevée selon ces coutumes, il m’avait été plutôt facile d’entraîner mes réflexes à me tenir à distance de ces petits bouts de chou. Aussi mignons fussent-ils !

Par ailleurs, je voue une profonde admiration à ces menues boules de spontanéité, leur bipolarité m’impressionne. Une minute, ça se trémousse de ravissement, la suivante, ça hurle à la mort. Les bébés ont le mérite d’être clairs, carrés dans leurs démarches. Contrairement à la majorité des adultes ! Il n’y a pas à deviner leurs sentiments, et la marge d’erreur est inexistante : on sait, pour sûr, quand ils sont heureux et encore plus quand ils ne le sont pas ! Pour moi, c’était une autre excellente raison de les respecter et d’éviter les folles improvisations en tout ce qui les concernait. Cependant, il devint vite évident que, cette fois, je n’allais pas y échapper. Toutes les expertes présentes avaient essayé de le consoler, en vain !

Miss Béatrice s’approcha de moi et me le tendit. J’ouvris de grands yeux paniqués. Elle éclata d’un rire sonore. Le bébé sursauta, l’ardeur de ses protestations s’intensifia. Je les regardai tour à tour, et leur notai une ressemblance frappante au niveau de la bouche : leur carence dentaire. Celle de Miss Béatrice était pratiquement vide, d’où l’écho de son ricanement ! Je ne l’avais pourtant jamais remarquée, ce n’était pas le genre de femme qu’on prenait plaisir à fixer ni même à aborder !

Fidèle à elle-même, elle me bouscula et, d’un geste brusque, me lâcha le petit ange souillé sur l’épaule. Je le pris dans mes bras. Il me regarda un instant, se tut… Et repartit de plus belle. Je voulus le rendre aussitôt, tout le monde le refusa. Je n’eus pas le cœur d’insister, gênée à l’idée qu’il pourrait intuitivement interpréter ce geste comme un rejet. Ce n’en était pas un, mais il n’aurait pas compris les arguments que je viens de vous exposer. Je demandai l’autorisation de l’emmener dans la chambre. S’il avait prévu de continuer à se tortiller ainsi, il valait mieux que je sois assise!


Merci d’avoir partagé ce moment câlin avec moi. J’espère que ce court extrait vous a plu. Pour en lire davantage ou pour plus d’infos sur le roman, cliquez sur l’image. Merci. À bientôt!

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